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Présentation
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Vous trouverez ici: - Une définition du Groupe Balint - Deux textes de Guite GUERIN (Psychanalyste, Paris): "Balint et le corps psychique" suivi de "La relation soignant-soigné"
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Une définition du groupe Balint a été formulée lors du Congrès
international Balint à Bruxelles en 1974 :
«
Groupe de médecins (actuellement de tous soignants) se réunissant régulièrement pour examiner la relation médecin-malade
à travers l’exposé d’un cas.
Ce
travail s’appuie sur les données de la psychologie de l’inconscient.
La
verbalisation des problématiques extra-professionnelles n’est pas posée
comme but.
Ces
groupes sont animés par un ou des leaders psychanalystes formés à cette méthode.
Ces
groupes peuvent être étendus à des personnes non-médecins ayant des
responsabilités thérapeutiques. »
- Cadre actuel des groupes Balint de la SMB ( adhérant de la Fédération Internationale Balint)
1-
Il s’agit d’un groupe de soignants ( médecins ou soignants) ayant des
responsabilités thérapeutiques, qui dans la perspective d’un travail de réflexion
et de formation sur la relation soignant-soigné se réunit régulièrement
(toutes les deux à quatre semaines).
A
chaque séance un cas clinique posant un problème relationnel et issu de la
pratique d'un des participants est présenté spontanément, sans notes. Les
autres participants interviennent par rapport à la situation présentée par
association d’idées, questions, partage des expériences
professionnelles…
La
libre circulation de la parole et le respect de chacun assurent la solidité
du groupe et sa capacité à travailler.
Les
échanges sont doublement confidentiels ( le nom de famille des patients
n’est pas mentionné dans le groupe et les interventions de chaque
participant ne sont pas divulguées à l’extérieur ).
Le
nombre idéal des participants est d’une dizaine.
Il
peut s’agir de groupes professionnels homogènes ( groupe de médecins, de
spécialistes, d’infirmières, etc…) ou pluri-disciplinaires.
Les
participants sont invités à s’engager dans la durée, condition pour
qu’un tel travail de groupe fonctionne de manière optimale.
2-
Ce travail, rendu possible grâce
au dispositif et à la place qu’y occupent les leaders, repose sur la prise
en compte de l’inconscient.
Citons
:
-
la position centrale de l’évocation libre de l’histoire clinique
et des associations d’idées. Elle favorise
l’apparition d’images, de souvenirs, d’émotions, de fantasmes,
autant chez le présentateur du cas que chez les autres participants.
-
la mise en lumière des dimensions inconscientes présentes dans la
demande du patient, dans les réactions du médecin et dans leur relation (
projections, identifications, transfert et contre-transfert...).
3-
Les pratiques professionnelles d’un soignant ne peuvent être dissociées de
sa personnalité prise dans sa globalité. Toutefois le travail Balint porte
sur ce qui est de l’ordre de l’identité professionnelle, sur le soignant
engagé dans son activité. Ce qui est du domaine extra-professionnel ou «
privé » n’est pas l’objet du travail d’un tel groupe de formation mais
celui d’un travail personnel (individuel ou en groupe).
Quand
des éléments de la vie privée des participants apparaissent au cours du
travail, cet aspect n’est pas exploré plus avant dans le groupe Balint,
laissant à chacun la possibilité de poursuivre par lui-même cette réflexion.
4-
Les leaders ou animateurs de groupes Balint
sont des psychanalystes ou des soignants ayant effectué un travail
analytique personnel. Ils sont accrédités selon des critères et par une démarche
fixée par la Société Médicale Balint.
Certains
leaders proposent un entretien préalable à la participation au groupe.
Les
leaders ont pour fonction :
.
d’assurer la liberté de parole et de veiller à ce que les participants
puissent aborder en profondeur les différents niveaux de leur implication
relationnelle avec les patients.
.
d’aider chaque participant à avancer dans la compréhension et la résolution
des problèmes posés par la rencontre avec les patients.
.
de maintenir le cadre du dispositif de travail.
Texte
revu au Conseil d’Administration de la SMB, Paris, le 6/02/2005.
On peut aussi se reporter à l’article de Michelle MOREAU-RICAUD publié
dans le Dictionnaire International de la Psychanalyse , volume 1 page 179
Calmann-Lévy suivi de nombreuses références bibliographiques.
Sur les sites Internet des sociétés Balint étrangères :
« Was ist eine Balint-Gruppe” site
de la Société Balint allemande : www.balintgesellschaft.de
“Balint groups, history, aims and method” par John SALINSKY sur le site
de la Société Balint américaine: http://familymed.musc.edu/balint/index.html
« Méthodologie Balint : les groupes Balint »
site de la Société Balint belge : www.balint.be
« Balint Groups Introduction to Balint groups »
par Heide OTTEN sur le site de la Fédération Internationale Balint
www.balintinternational.com
BALINT
ET LE CORPS PSYCHIQUE
Avant que les
services de psychiatrie, puis de médecins, demandent l’assistance et le
concours des analystes, c’est Gosset, l’un des chirurgiens les plus célèbres
des Hôpitaux de Paris qui, le premier avait souhaité travailler avec un
analyste. Ce chirurgien avait compris que le corps humain a un autre statut et
un autre fonctionnement que le corps, pourtant très semblable, des animaux supérieurs.
Avant Balint, avant Freud même, c’est un philosophe allemand, Lipps, qui dès
1883 écrit : « Le
psychique , en soi, est inconscient ».
Balint a eu un trait
de génie : donner la parole aux médecins. Pierre Benoît en parle de
cette façon : « Au lieu d’enseigner les médecins, il leur a
donné la parole et s’est mis à les écouter ; ponctuant souvent, à
longueur de groupe, ce nouveau discours médical
en train de naître de « On ne sait pas, on ne sait pas »
interrogateurs, et profondément novateurs. Et les médecins concernés se sont
mis, eux, à s’interroger sur ce
qu’ils faisaient, sur ce qu’ils disaient, sur ce que faisaient et disaient
leurs patients. Ainsi sont-ils en train
de bouleverser leur relation traditionnelle au savoir. Ainsi commencent-ils
à comprendre que, mis à part le problème du diagnostic organique, le savoir
qui compte pour résoudre les problèmes qui se posent journellement à eux ne
peut pas se trouver dans leur propre savoir - ou leur propre non-savoir - fruit
ou manque de leurs études universitaires, mais
dans celui, latent, de leurs
malades ». Ces réflexions de notre collègue Benoît me sont très
familières et emportent mon entière adhésion.
Analyste, Balint était
bien placé pour savoir que les patients connaissent, finissent par trouver la
façon de dénouer les noeuds dans lesquels il sont enserrés, beaucoup mieux
que le médecin, voire le psychiatre qui les écoute. Il a donc mis en place un
dispositif permettant aux médecins de parler à un tiers, chaque médecin étant
alternativement le tiers de ses différents collègues, et le leader ayant, lui,
la fonction de rendre possibles l’opération de prise de parole et celle d’écoute
de parole.
Je crois - maintenant
- qu’il y a deux niveaux de travail Balint :
1 - Le premier niveau est celui qui étudie la relation du médecin avec ses
patients. Elle suppose qu’une relation est possible, ou non, nécessaire,
ou non, et que sa compréhension par le médecin peut éclairer les symptômes
du patient. Rapidement, le symptôme serait inclus dans la relation, et celle-ci
serait une sorte de tableau de bord à considérer, à lire avec attention pour
qu’un sens apparaisse. Il ne suffit pas d’être accueillant, tolérant. Il
ne suffit pas que le narcissisme du patient ne soit pas blessé par un thérapeute
inattentif, oublieux, ou trop exclusivement centré sur les signes d’une
maladie potentielle. Le patient doit être écouté, respecté. C’est nécessaire.
Mais ce n’est qu’un préalable à la recherche du sens de la relation
patient-médecin, et du sens des signes dans cette relation. Par exemple, Balint
avait l’habitude de dire :
« Le malade me fait mal là où je suis déjà blessé ».
Le travail Balint est
donc là pour appréhender au plus juste ce sens. Je vais vous donner un exemple :
c’est le cas rapporté en Mai 76, à Paris, par le docteur Clyne qui faisait
partie de ce que l’on a appelé la vieille garde de Balint, c’est à dire
les quatorze médecins qui formaient son premier groupe. Voici don récit :
« Je fais entrer une jeune fille qui n’était pas ma patiente
mais celle d’un de mes collègues. Nous avons des pratiques de groupe où
plusieurs médecins travaillent ensemble. Cette fille est jolie et est venue me
demander une ordonnance pour la pilule. Je lui ai demandé comment elle se
sentait, elle avait été examinée par mon collègue, et je lui ai donné
l’ordonnance. A l’époque, il était possible du fait de nos dispositions,
de demander un très petit honoraire privé. J’ai demandé à la jeune fille
cette toute petite somme. Elle m’a regardé d’un air mauvais et m’a dit :
« Je suis choquée, docteur ». J’ai demandé : « Pourquoi ? »,
elle m’a répondu : « Vous êtes payé par le service national de
Santé, pourquoi me demandez-vous de l’argent ? ». Elle était très
mécontente. Alors, moi aussi, je me suis fâché parce que c’était bien mon
droit de lui demander un petit honoraire. Je sentais que la colère montait en
moi, mais j’ai moi-même appris à être un instrument de mesure de ce qui
se passe à l’intérieur du patient. Si je sens quelque chose, que ce soit
de la colère, de l’amour ou de l’ennui, je compte jusqu’à dix et ensuite
je parle. Je me suis dit : « cette jeune fille est gentille ;
pourquoi est-elle fâchée ? Au fond, peut -être est-elle fâchée contre
toux ceux qui lui demandent quelque chose ? ». Alors, je lui ai dit :
« Est-ce que tout le monde cherche à vous exploiter ? ». Elle
m’a regardé avec beaucoup d’étonnement ; je lui ai souri gentiment,
elle n’a rien dit pendant un instant et j’ai vu des larmes qui lui montaient
aux yeux . Puis elle a dit : « Oui, c’et vrai, tout le monde
essaie de m’exploiter. J’ai un fiancé et je ne veux pas coucher avec lui
avant notre mariage, mais il m’oblige : alors il faut que j’obtienne
cette ordonnance pour acheter la pilule, et vous, le médecin, vous aussi vous
voulez m’exploiter. Mon fiancé et moi nous sommes toujours en train de nous
disputer car il me dit : « Viens », et moi je ne veux pas.
Alors peut-être que vous aussi vous voulez vous disputer avec moi ? »
J’ai pensé :
« Voilà, ça y est ; cette fille a une idée fixe , à savoir
que les hommes veulent toujours lui extorquer quelque chose qu’elle ne veut
pas donner ». Nous avons discuté de cette question pendant quelques
minutes. Sans trop d’efforts, j’avais compris son problème, à savoir que
les hommes voulaient l’exploiter, qu’elle ne pouvait pas résister et que sa
seule façon de se défendre était de commencer un scandale. Or, si je
n’avais pas travaillé avec Balint, je lui aurais jeté l’ordonnance à la tête,
en lui disant : « Vous ne voulez pas payer ? Allez vous-en ! ».
Mais j’ai pu surmonter le problème. C’est ce que la méthode Balint nous
enseigne.
2 - Le deuxième niveau du travail Balint consiste à tenter de donner au
symptôme du consultant sa place dans le monde intérieur de ce patient. Cà
consiste à apprendre que le corps humain bien que très proche - anatomiquement
et physiologiquement - de celui des animaux, ne fonctionne pas comme le leur. Il
est plongé, dès sa naissance pour ne pas dire avant, dans un bain de paroles
qui l’habitent, l’entourent, le construisent ou le détruisent, le situent
en tout cas comme un être ayant, de toujours, une place ou une non-place dans
l’univers de mots et de liens de ses ascendants, dans l’univers de ce qui
lie, relie ou sépare ceux qui l’élèvent.
L’être humain entre dans le monde comme rien. Le corps humain entre dans le
monde comme signifiant. Et le sujet humain passe sa vie à devenir vivant,
à persévérer dans l’être, en assumant à la fois son corps et son
histoire. L’inconscient est une instance du corps. C’est l’articulation
entre corps et langage - depuis toujours, c’est à dire depuis la naissance -
ce qui nomme le corps, ce qui le symbolise, et ce qui arrime, pour toujours, le
langage au corps. C’est lui, le corps qui incarne et assume l’oubli
psychique. Reconnaître que l’inconscient existe et qu’il conditionne le
statut du corps, sain ou malade, se fait, par les médecins, au sein des groupes
Balint, à travers l’exposé et l’étude de cas cliniques.
Je vous propose une
certaine approche de ce qu’est l’inconscient à travers un exemple. Je me
souviens d’une jeune femme, Me D. que j’ai reçue à l’hôpital il y a une
bonne dizaine d’années. Elle venait consulter pour frigidité. Elle avait
fait ses études dans une faculté de province, y avait rencontré l’un des
rares étudiants noirs de l’Université et l’avait épousé. Elle en avait
eu deux enfants . Plus étonnant, ses deux autres soeurs avaient, elles
aussi, épousé des noirs. Ce que Me D. dit de son choix :
¤ d’abord, elle
avait toujours su qu’elle ne pourrait épouser qu’un noir, et n’avait
jamais été attiré par un blanc ;
¤ puis elle dit que
ses deux soeurs avaient toujours exprimé la même chose ;
¤ enfin, elle a le
sentiment de ne pas savoir pourquoi ; c’est une évidence qu’elle ne
s’explique pas.
Les raisons qu’elle
se donne de sa préférence lui paraissent des rationalisations qui ne rendent
pas compte de l’aspect sélectif et impérieux de son choix. Je lui demande de
me parler de son père. Elle me répond : « Il est aveugle ».
Voilà. « Noir » est le mot chargé de sens et de poids qui aura déterminé
une part immense de la vie de cette jeune femme. Parce que son père aveugle
est, lui, dans le noir.
Pour conclure, je
voudrais dire que ce qui me paraît peut-être le plus difficile dans le travail
Balint, pour les analystes comme pour les médecins, au sein des groupes d’une
part, tout au long de leur travail clinique d’autre part,
c’est de renoncer à l’habitude si longue du clivage corps-psychisme.
D’abord parce que cette dichotomie assure aux uns et aux autres une
fallacieuse mais précieuse sécurité. En effet, cette séparation corps
biologique / corps psychique permet aux médecins de s’appuyer sur l’idée
d’un esprit sain pour traiter un corps malade et elle permet aux analystes de
s’appuyer sur l’idée d’un corps sain pour traiter un psychisme blessé.
L’abandon de ce clivage ébranle, pour les uns et pour les autres, l’assurance que leur donnait une base solide. Ensuite, le clivage corps-psychisme permet de ne pas croire à l’unité de l’Etre, donc ne pas être certain de sa mort définitive. Renoncer au clivage, c’est penser l’Unité de l’Etre et penser sa mort unique.
Guite GUERIN
PARIS
LA RELATION SOIGNANT-SOIGNE
Ce texte a été lu à un groupe d’infirmière, au
cours d’une session de formation permanente. Merci à Guite Guérin de nous
autoriser à le publier.
Autour de la “ relation soignant-soigné ”,
je vais vous faire part de quelques réflexions centrées autour de quatre mots
clefs qui occupent en grande partie le champ de votre activité - de votre
activité psychique, j’entends, il s’agit :
- de la nature du lien lui-même,
- de la violence dans ce lien,
- du corps du patient dans ce lien,
- enfin de la souffrance éprouvée à travers ce lien.
# Commençons donc par le lien
Certes, le lien soignant-soigné est particulier. Il répond à une
situation et à une fonction précises, mais sa particularité s’inscrit dans
le cadre plus général des contrats qui lient les êtres humains entre eux.
Un soigné est d’abord un être humain . Un soignant aussi.
Ne l’oublions pas, même et surtout si nous pensons aimer le malade - car en
fait, nous aimons la relation que notre fonction de soignant établit. Nous
aimons notre efficacité, c’est à dire le pouvoir que nous avons :
- de soulager la douleur,
- de diminuer l’angoisse,
- de supprimer les symptômes,
- bref de guérir.
Nous aimons ce pouvoir que nous exerçons sur la pathologie, sur le
corps, sur le patient. Ce que nous aimons, ce n’est pas le patient, c’est le
pouvoir que nous avons de l’apaiser, de le réparer, de le faire vivre. Nous
aimons restaurer l’intégrité, rétablir le cours de la vie, recréer
l’activité. Nous aimons créer la vie, chez lui, le patient. Ce que nous
utilisons pour arriver à ces buts, c’est la dépendance du patient, sa
soumission à nos moyens thérapeutiques, son obéissance à nos conseils et à
nos avis qualifiés.
Ce lien de dépendance entre lui et vous est nécessaire à votre
action et, en même temps, votre action vise à le rendre inutile. C’est
l’un des paradoxes de votre activité, l’une des difficultés aussi car la dépendance
du patient peut tout à fait, au long du temps, être aussi nécessaire au
soignant qu’au patient.
Enfin, vous êtes leur infirmière. Est-ce suffisant pour que, pour eux,
vous ne soyez pas aussi, leur mère, leur soeur, leur amour, ou leur ennemie ?
Non bien sûr. Ils sont vos patients, l’objet de vos soins. Est-ce suffisant
pour vous éviter d’être irritées ou séduites ? Est-ce suffisant pour
vous éviter d’en faire des grand-parents, des enfants ou, pourquoi pas, un
futur amant ? Non, pas davantage.
#
Réfléchissons maintenant à la violence.
La violence entre soignant et soigné est d’abord le fait de la
pathologie qui atteint l’intégrité du corps. La pathologie diminue le
patient, limite ses capacités physiques, voire le rend invalide. Elle rend le
corps douloureux.
Enfin dernière et extrême violence : il arrive qu’elle annonce
que le temps séparant le sujet de sa mort est compté.
Souvent en réponse à la pathologie, la thérapeutique prescrite est,
elle aussi, difficile à supporter chimio, chirurgie mutilante - du sein, du
larynx, de la face, anus artificiel, soins aux grands brûlés ...) Et il se
peut que, chez les cancéreux ou chez les personnes âgées très handicapées,
la thérapeutique soit elle-même à la fois antalgique, pacifiante et violente
car porteuse d’une mort prescrite.
Je voudrais vous rapporter ici le cas extrême de ce que je ne peux
appeler que “ violence thérapeutique ”. En automne 42, une jeune
pédiatre - elle n’avait pas 25 ans - travaillait à “ l’hôpital ”
situé tout près du poste de garde à l’entrée du ghetto de Varsovie. Elle
eut le courage de donner à boire aux enfants -250 enfants - une dose suffisante
de morphine diluée pour , dit-elle, calmer leur douleur. Il ne fut donc pas nécessaire
aux S.S. de venir prendre les enfants pour les entasser dans les trains qui
partaient pour Treblinka.
Où était alors la plus grande violence ?
Où était la moindre violence ?
Aux Pays-Bas, les médecins rejettent deux tiers des demandes
d’euthanasie faites explicitement par les patients.
Mais enfin, il n’est pas nécessaire de traiter de la mort proche,
programmée, pour que les souhaits et surtout les craintes de mourir ou de voir
mourir soient là, dans une obscure et silencieuse violence ; je vous
rappelle qu’en Hébreu, les mots violence et muet ont la même racine.
Ces craintes sont là , partagées plus ou moins équitablement
entre soigné et soignant.
- côté soigné, une pensée l’habite : “ je veux mourir ”,
par accident, par erreur, par oubli.
- côté soignant, la même pensée : “ je peux laisser
mourir ”, par inattention, par erreur, par absence.
# Concernant
le corps du patient, je me demande et je vous demande :
y a t - il
de l’affection chez l’infirmière pour le corps du patient ? Ou,
comment peut - on être affectueux avec le corps d’un patient ? Ou
comment peut - on ne pas l’être ?
Ce qui distingue ce corps malades des autres corps, c’est justement
qu’il est confié au soignant. Est ce cela seul qui lève l’indifférence générale,
voire le rejet habituel à travers lesquels nous considérons le corps des
autres humains, exceptés l’un ou les quelques-uns qui nous touchent assez
pour entraîner notre tendresse ou notre désir ?
Est - ce le don temporaire de ce corps prêté à vos soins, à votre
habileté, à votre attention qui l’extrait un temps - celui de la réparation
- de l’indifférence ou du rejet ?
En tout cas, ce corps est censé être à l’abri, à la fois, de votre
bienveillance et de votre compétence. Et il est censé être à l’abri, à la
fois, de votre érotisme (psychique, sinon physique) et de nos voeux de mort.
Ce corps vous est confié, et deux interdictions vous sont faites le
concernant : son utilisation érotique et son meurtre - interdiction que
l’on peut formuler ainsi : “ Tu ne convoiteras pas ton patient.
Tu ne le laisseras pas ou ne le feras pas volontairement souffrir, ni mourir. ”
#
J’en viens à la place de la souffrance
dans votre travail de soignant. Vous vous trouvez plus ou moins constamment
devant un patient qui souffre. Que faire ? Comment le faire ? Je pense
à deux voies possibles, simultanées, à considérer.
D’abord reconnaître la souffrance. Ne pas la nier, ne pas
l’occulter. Accepter qu’elle existe. Faire comme si elle était fausse , ou
exagérée, ou très relative, l’amplifie, la multiplie. Cela ajoute à la
douleur physique du patient une douleur psychique : celle de ne pas être
reconnu dans ce qu’il subit, dans ce qu’il vit. Etre laissé seul. Nier
la souffrance, c’est nier l’être qui souffre. Ne pas percevoir la
souffrance du patient, c’est ajouter à la violence qu’il subit. Or, la
souffrance du patient est une violence à laquelle vous assistez, vous, une
violence qui vous est faite à vous aussi qui êtes là, près de lui.
Pour pouvoir supporter que le patient vous en parle, pour pouvoir rester
présents, il faut pouvoir accepter que cette violence vous atteigne. Nous
sommes présents par notre sensibilité et par notre pensée. Nous sommes
absents si nous anesthésions notre sensibilité, si nous rejetons nos émotions,
si nous cessons de penser.
Voir, percevoir, entendre, sentir et penser sont les conditions de notre
présence à l’autre. Etre présent à l’autre c’est pouvoir -
ponctuellement - se mettre à sa place, tout en restant à notre place à nous.
Nous soulageons sa souffrance par notre disposition à la compassion, par notre
capacité à être avec.
Un médecin anglais, Balint, - qui était aussi analyste - avait
l’habitude de dire : “ le malade me fait mal là où je suis déjà
blessé ”, c’est à dire là où j’accepte d’être atteint. En
fin de vie, que ce soit dans l’enfance de la vie, ou en son
plein midi, ou au soir d’une longue vie, ce que l’être qui va mourir
demande, c’est qu’un autre être humain soit là, près de lui, jusqu’au
bout. Ce peut, bien sûr être un parent, un ami, mais quelques fois, c’est
vous. Vous représentez alors pour
lui tous les autres humains. Vous êtes là et demain vous vivrez. Vous êtes là
jusqu’à sa mort. Vous pensez : “ je suis avec toi et lorsque,
moi aussi, je mourrai, je souhaite qu’un autre vivant soit près de moi,
qu’un autre être sache que je meurs, qu’il le supporte, qu’il ne se sauve
pas, qu’il ne s’esquive pas, qu’il ne s’absente pas avant moi, mais
reste présent et vive demain. ”
Cette présence est incarnée et illustrée de façon exemplaire par un
personnage de fiction. C’est la servante du film de Bergman “ cris
et chuchotements ”. La servante est là, près de la jeune femme,
presque silencieuse, dans la permanence des soins et des gestes simples que lui
dicte sa compassion. Elle reste la servante, et sa jeune maîtresse meurt dans
ses bras et dans sa tendresse.
Une autre voie est à explorer, elle aussi fondée sur la compassion, le
souci de l’autre. Vous êtes d’une certaine façon, les médiatrices entre
le quotidien du patient et le regard technique du médecin. Vous êtes, en
quelque sorte, les interprètes de l’un auprès de l’autre.
Et à ce titre, vous pouvez plaider pour une thérapeutique plus
efficace, plus continue, plus constante, si elle vous paraît nécessaire. En
effet, il existe en France en particulier, et dans les pays latins en général,
une faible utilisation des antalgiques, une moindre utilisation. Cette modération
qui confinait il y a quelques années encore à une presque abstention était,
en grande partie liée à la culture catholique de nos pays. Elle avait, pendant
des siècles donné un sens rédempteur à la douleur qui n’avait pas
d’autre sens. Vous savez que ce n’est qu’en 1952 que, le Pape Pie XII a
admis le caractère inutile de la douleur.
Ne craignez pas vous même de transformer tel ou tel patient en
toxicomane. La morphine, les opiacées, ou les autres antalgiques pris
quotidiennement, si nécessaire à l’hôpital, n’ont jamais transformé
aucun patient en drogué.
La dépendance aux drogues ne s’installe pas parce que grâce à elle,
une douleur a cessé, parce que un certain état de bien être physique a été
rétabli grâce à un antalgique. La toxicomanie, vous le savez, c’est autre
chose. On ne devient pas toxicomane à l’hôpital pas plus qu’on ne devient
alcoolique autour d’un repas arrosé d’une bonne bouteille avec des amis.
Dans ces cas-là, on devient juste un peu euphorique.
Vous êtes celles qui assistez aux souffrances du patient. Vous pouvez être
par votre compassion, celles qui assistez les patients.
Je terminerai par ceci : “ La science n’a pas besoin de la
compassion. La compassion n’a pas besoin de la science. Mais l’homme a
besoin des deux. ”
Guite Guérin
Psychanalyste - Paris
Dernière mise à jour : mercredi 18 mai 2005